LE BLOC-NOTES RÉENCHANTEUR DE FRANÇOIS GARAGNON - Janvier 2006 – N° 5

Une certaine mesure
du temps…
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Durant les fêtes de fin d’année, j’ai vu le fameux film Les Temps Modernes, magistrale caricature du progrès dressée (en 1936 !) par Charlie Chaplin, et qui délivre avec beaucoup de poésie, d’ironie tendre et de réalisme brut toute l’équivoque de cette société industrielle et de consommation qui, à force de vouloir libérer l’homme, le transforme en esclave, tant elle est prodigue en obligations, objectifs, contraintes et règlements afin que le système tourne ! Et effectivement, le système finit par tourner (non sans ratés néanmoins), mais c’est l’homme qui, lui, ne tourne plus rond, et peu sont ceux qui semblent prendre le temps et l’attention de s’en émouvoir. Il y a du Kafka dans cette vision d'un nouveau monde (Le Procès a été écrit une dizaine d'années avant le film de Chaplin), cette prémonition que la multiplication des législations destinées à mieux régir la cité et les rapports humains qui s’y nouent, va créer une administration ou une gestion toute-puissante, aveugle et imbécile, incapable de considérer l’homme autrement que comme un rouage, un matricule (ou un numéro de Sécurité sociale…), une pièce rapportée, et rarement comme une valeur ajoutée.
Ce qui dramatise les temps modernes, c’est cette course contre la montre qui escorte inéluctablement le concept même de productivité. Concept à peu près inconnu avant l’ère industrielle et à laquelle toute vie humaine est désormais fondamentalement liée. Ce n’est plus la nature qui cadence nos vies, ce sont les aiguilles sur le cadran de l’usine, de la cuisine ou du bureau. Cette approche fait du temps non plus une valeur universelle à goûter, à partager, à respecter, mais une valeur presque marchande à gérer, à quantifier voire à monnayer. Ceci nous éloigne donc radicalement d’un don, d’un plaisir gratuit, au point que nos relations humaines en sont toutes bouleversées, car qu’y a-t-il de plus gratuit que l’échange avec les autres, hors de toute préoccupation marchande ? De fait, sommes-nous justifiés d’exister par nos actions ou par nos relations ? S’il fallait choisir ? Et il nous faut souvent choisir…
Le monde moderne est fâché avec le temps qui est, par nature, la contrainte à laquelle il est impossible de se dérober et qui n’a pas changée depuis que le monde existe. Il y aura toujours vingt-quatre heures dans une journée, quels que soient les progrès de l’humanité. Bien sûr, me rétorquera-t-on, la mécanisation nous permet d’être considérablement plus efficaces que jadis dans un même laps de temps ; des machines nous apportent un indéniable confort en nous assistant ou en nous libèrant de bien des servitudes ; et le progrès nous permet d’être en une journée à l’autre bout de la terre, alors que la chose était impossible, hautement aventureuse ou improbable il n’y a encore pas si longtemps. Nous en revenons pourtant à la question-clé qui hante le voyageur : « l’important est-il le but ou le voyage ? » Le progrès consiste-t-il à rendre l’homme plus efficace ou plus heureux ? Et si l’un doit être conditionné par l’autre, est-il si sûr que l’efficacité mène à l’épanouissement personnel ?
Contre toute attente, l’accélération du rythme de vie a créé une nostalgie que les plus prompts zélateurs du progrès étaient à mille lieues d’imaginer, tant la gestion du temps, sa maîtrise si ce n’est sa domestication, leur paraissaient une évolution considérable. Et objectivement, nul ne peut nier qu'il s'agit d'une évolution considérable. Mais, paradoxe saisissant : nous sommes affranchis de maintes servitudes, nous disposons de moyens de communication et de transport de plus en plus rapides, de techniques aux avantages époustouflants, et nous avons de plus en plus de mal à trouver du temps « pour soi » et « pour les autres ». Nous sommes de moins en moins « disponibles » — en emploi du temps comme en esprit. Il ne me semble pas vain de se demander pourquoi.
Nous avons la nostalgie d’un temps où l’on prenait son temps, où la vie était à la fois plus rude et plus douce, davantage assujettie à des rythmes — ce cadencement du temps dont aucun esprit sain ne songerait à contester le caractère à la fois contraignant et nécessaire. Le « bon vieux temps » ne correspond pas qu’à une image d’Epinal, car nous savons que lorsque nos rythmes naturels sont quelque peu malmenés, et c’est maintes fois le cas aujourd’hui, la tendance n’est pas sans conséquence sur notre équilibre et nos chances d’épanouissement. Sylvain Tesson l’a exprimé en une image très explicite : « Je crois que le rythme de la marche ou celui du pas d’un cheval, après quelques heures, nous font accéder à une forme d’harmonie supérieure avec les éléments ». Magnifique évidence, intuitive et naturelle pour nos ancêtres, mais qui semble si difficile à concilier avec notre vie trépidante d’aujourd’hui ! Oui, il nous faut, en quelque sorte, réapprendre à « marcher » ! Et ne pas se fier aux apparences de l’action : le rêveur, le contemplateur solitaire, l’homme immobile ont parfois un esprit mieux accordé à la prodigieuse mobilité du réel que celui qui se targue d’être en permanence dans le feu de l’action.
Sur sa moto lancée à toute vitesse, le motocycliste est immobile ; c’est sa moto qui va vite. À cet égard, et quoi qu’en laissent penser les apparences, le chercheur dans son laboratoire, l’étudiant dans une bibliothèque ou le moine dans sa cellule sont plus proches de l'homme d’action que le motocycliste. Le rythme de la conscience est, à certain niveau, plus réaliste que l’illusion de la vitesse.
« Je me suis allégé d’ambitions inutiles » confessait récemment l’un de nos hommes politiques. Il conviendrait aussi de s’alléger d’actions et de préoccupations inutiles. Assurément, un très bénéfique exercice d’hygiène quotidien devrait consister à lisser (et à policer) toutes ces agitations, tous ces éparpillements qui engloutissent notre bon temps et notre bien-être par leur insatiable propension énergivore… L’objectif n’est pas d’en faire le moins possible ou de passer son temps à regarder les nuages, mais de ne pas consentir à cette prétendue fatalité de ce que l’on a coutume d’appeler « la force des choses ». En d’autres termes, ayons le courage de nous interroger sur les orientations qui gouvernent notre destinée avec cette question qui met en action tous les rouages du discernement : « Pourquoi ainsi et non autrement ? ». L’homme moderne est trop incité à se fabriquer des excuses ou des justifications en prétextant, sous couvert de réalisme : « Que voulez-vous, c’est ainsi que le monde tourne. La vie est difficile… Je n’ai pas le choix ! » En ce sens, ce n’est pas être paresseux, avare ni pusillanime d’être tenté de hiérarchiser ses buts, de réformer certaines habitudes ou de revoir certaine organisation afin de faire… des économies d’énergie !
Il s’agit simplement d’avoir la claire conscience que notre énergie — entendez : notre élan vital — est comme un capital unique qui nous est confié, ou un trésor si l’on veut, et qu’il est franchement regrettable de le dilapider à tort et à travers.
Prendre son temps revient à refuser de se laisser prendre par lui. Il y a cette boutade d’un grand de ce monde, au programme extrêmement chargé, et qui, au moment d’un déplacement important, intima cet ordre à son chauffeur : « Roulez doucement, je vous prie, nous sommes pressés ! » Se hâter lentement… Sage réactualisation de la fable du Lièvre et de la Tortue et du célèbre adage : « mieux vaut tard que jamais ». Il est peu aisé de ne pas confondre vitesse et précipitation, et le rythme régulier et soutenu finit par s'avérer nettement plus probant pour arriver à destination que des accélérations foudroyantes, préludant des risques insensés et peut-être des parcours inachevés…
Ne courez pas après le temps : vous ne le rattraperez jamais ! Adoptez sereinement le pas de l’homme qui marche, sans vous laisser distraire par les appels du dehors et par les tics nerveux de la modernité. Sans doute, en adoptant ce rythme discret et inexorable, finirez-vous par surprendre par votre quiétude, par votre sage persévérance, et par la qualité de vos accomplissements, ceux qui avaient cru prendre de l’avance et beaucoup de responsabilités et que vous pourriez bien retrouver un jour épuisés, anéantis au bord du chemin, à la recherche d’un nouveau souffle ou d’une direction plus exaltante, faute d’avoir respecté les lois du temps qui régissent l’équilibre, l’harmonie et la qualité de nos relations.
En cette période propice aux bons vœux et aux bonnes résolutions, puissiez-vous mettre à profit ce capital considérable de plus de 31 millions et demi de secondes que l’année nouvelle vient d'octroyer généreusement à chacun d'entre nous. Puissiez-vous convertir cette richesse “hors de prix” en énergie positive, en élans irrépressibles, en rêves à réaliser, en beautés à vivre et en joies à partager !
A bon réenchanteur, salut !
François Garagnon
(Auteur du best-seller “Jade et les sacrés mystères de la vie”) Tous les livres de François Garagnon sont disponibles sur le site www.montecristo-editions.com
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