Questions posées à François Garagnon pour ses
livres destinés plus spécifiquement à un public
professionnel…
Quelle idée de proposer des livres d'aphorismes
dans le monde des affaires !
Les aphorismes constituent pour moi une fulgurance
de la pensée, une sorte de flèche de l'esprit qui
va droit à la cible, de manière nette et précise.
C'est pour cette raison qu'une telle forme
d'expression me parait adéquate dans le monde de
l'entreprise, parce qu'elle va droit au but, elle
est efficace, brillante, vivifiante. Elle peut
être approfondie n'importe où : dans un couloir de
métro, dans les embouteillages, pendant un
entretien, devant un ordinateur ou sur un banc
public! Dans le feu de l'action, elle possède une
vertu apéritive et revigorante, c'est un bref
rafraîchissement qui peut être transformé en
saveur méditative. Et chacun peut, dans son propre
quotidien, en appliquer les effets sans délai.
Est-ce à dire qu'il peut s'agir d'une technique
mentale ?
Pourquoi pas ? En tout cas, l'aphorisme introduit
la sagesse d'une réflexion dans un monde
d'efficacité qui a tendance à bégayer sur un sens
et un idéal à exprimer pour pérenniser une
motivation et un équilibre. L'aphorisme est une
vérité en miniature, une sorte de bulletin de
sapientialité. Sa résonance est très subtile, car
elle s'applique de manière étonnamment pertinente
dans maintes circonstances de la vie. Dans le
domaine professionnel, ces petites vérités
nourries de philosophie et de bon sens permettent
de nous resituer par rapport à une situation, de
réajuster le regard que nous portons sur les
choses, les gens, les événements… C'est une
lecture très salutaire dont les bienfaits sont
immédiats, parce qu'elle introduit quelque chose
de nouveau dans le regard que nous portons sur les
autres et sur la vie !
Pourtant les aphorismes, dont vous vantez les
mérites et les effets, constituent aujourd'hui un
style littéraire franchement déserté. N'est-ce pas
la preuve qu'il n'est pas forcément très adapté aux temps modernes ?
Disons plutôt que c'est un genre méconnu, parce
qu'il est court-circuité par la mode facile des
compilations en tous genres. C'est surtout au
XVII° et au XVIII° siècles que l'aphorisme a eu
son heure de gloire : songez à La Bruyère, puis
Chamfort, Joubert, La Rochefoucauld… Aujourd'hui,
des éditeurs se contentent de collectionner des
citations d'auteurs anciens connus : c'est
rassurant, gratifiant, ce sont des "valeurs
sûres". Les créations nouvelles, dans ce genre,
sont risquées, parce qu'elles gardent un caractère
moraliste qui n'est pas au goût du jour, alors que
les auteurs anciens ont une notoriété qui les met à l'abri de ce discrédit.
Pourquoi avoir renoué avec ce genre-là, avec ces
pensées qui s'expriment en quelques lignes,
parfois même en une seule phrase ?
Si j'ai aimé renoué avec cet exercice de style,
c'est que notre époque manque singulièrement de
repères et que personne n'ose dire que c'est à
cause d'une manière très édulcorée de s'exprimer :
à force de ménager la chèvre et le chou, de
pratiquer la digression comme mode oratoire, de
dire une chose tout en respectant son contraire,
d'aliéner la vérité selon les modes, les humeurs
et les tendances du moment, on a perdu la belle
notion du discernement et de l'engagement. Avec
l'aphorisme, impossible de tourner autour du pot :
il faut être simple et direct, concis et sans
équivoque. Le trait de caractère puissant des
penseurs moralistes du XVIII°, c'est qu'ils sont à
la fois pertinents et impertinents. Un aphorisme
est d'autant plus engagé qu'il s'exprime souvent
sous forme d'exhortation, et c'est pour cela qu'il
a à voir avec la vie : on peut souvent le mettre
en œuvre ou en pratique dès qu'il parvient à notre
conscience. Si je vous dis : « N'oublie jamais que
crainte et espérance sont sœurs jumelles », ou
bien : « C'est en se donnant de la peine qu'on se
prépare de la joie », ou encore : « La confiance
est la langue natale de la sérénité », il y a une
conviction et un parti pris : je m'ingère dans
votre manière de penser votre action et vos
préoccupations. Ce n'est pas neutre. Libre à vous
ensuite d'acquiescer ou d'émettre des réserves de
circonstance : l'important n'est pas d'asséner des
vérités toutes faites, mais d'ouvrir un débat
intérieur qui ne peut être que fructueux.
Au fond, ne rejoint-on pas, avec ce principe de
maximes, le simple bon sens ?
Si, c'est cela ! Mais le simple bon sens est si
peu partagé par nos contemporains! On a besoin
aujourd'hui de rafraîchir son regard, de
délabyrinther, d'abandonner cette suffisance
moderne qui consiste à avoir un avis sur tout
avant même de savoir de quoi l'on parle, et qui
révèle une rhétorique avec des contradictions
immenses.
Et puis, l'aphorisme constitue un genre moins
simple que la brièveté de la forme ne le laisse
supposer, parce qu'il s'agit d'un condensé, d'un
raccourci qui donne au lecteur d'aller directement à l'essentiel. Brièveté de la forme, mais infinie
résonance du fond !
L'aphorisme est un peu à la pensée ce que le logo
est à l'image : une forme elliptique, éminemment
symbolique, créant un lien de connivence lumineux
et immédiat avec celui qui le rencontre…
Un exemple de cette brièveté dans la formulation ?
« Dis moins. Sois plus. »
À travers ces livres proposés comme cadeaux
d'affaires, à quel type d'entreprises vous
adressez-vous ?
À celles qui ne sont pas insensibles au sens. À
celles qui ont à cœur de respecter l'homme dans
ses fondamentaux, c'est-à-dire dans sa liberté de
penser et sa soif de se réaliser. Et qui, ce
faisant, désirent implicitement affirmer que la
valeur de l'homme dépasse infiniment la fonction
utilitaire et matérialiste que l'époque moderne
lui assigne.